Surnommée la "Reine des plages", Ostende cultive depuis le XIXᵉ siècle une élégance singulière, entre héritage royal, art de vivre balnéaire et ouverture internationale. Très prisée par la famille royale belge, l’aristocratie et les voyageurs fortunés venus de toute l’Europe, la station s’impose rapidement comme l’une des destinations les plus raffinées de la mer du Nord. Son histoire est intimement liée à la monarchie : en 1832, Louise-Marie d’Orléans devient la première reine des Belges en épousant Léopold Ier. Attachée à Ostende, où elle séjourne régulièrement et où elle décède en 1850, elle contribue à renforcer le prestige de la ville auprès des élites de son époque.
Sous le règne de son fils Léopold II, Ostende connaît une profonde transformation. Le souverain nourrit de grandes ambitions pour la cité maritime et y fait réaliser de nombreux aménagements qui façonnent encore aujourd’hui son identité. Monuments, promenades et édifices témoignent de cette période où Ostende devient une station balnéaire prisée par la haute société européenne.
Parmi les témoins les plus remarquables de cet âge d’or figurent les Galeries royales, construites entre 1902 et 1906 selon les plans de l’architecte Charles Girault. Longues d’environ 380 mètres, elles permettaient au roi et à ses invités de rejoindre l’hippodrome Wellington depuis le chalet royal, à l’abri du vent et des intempéries. Elles demeurent aujourd’hui l’un des symboles les plus élégants de l’Ostende aristocratique.
À leur extrémité se trouve l’hippodrome Wellington, inauguré en 1883 sur l’emplacement d’un ancien fort napoléonien. À la Belle Époque, ce lieu était le cœur de la vie mondaine ostendaise, réunissant familles prestigieuses, amateurs de courses et visiteurs internationaux dans une atmosphère raffinée. Il incarne encore l’âge d’or d’une Ostende chic et cosmopolite.
Le Thermae Palace, inauguré en 1933 dans un style Art déco, perpétue aujourd’hui l’esprit d’exception qui a façonné la réputation de la station. À ses côtés, la Villa Maritza, reconnaissable à son pignon orné d’or, évoque le faste architectural d’une époque où Ostende rivalisait avec les grandes destinations balnéaires européennes.
Le Casino-Kursaal, dans sa forme actuelle ouverte en 1953, illustre une autre période de l’histoire de la ville. Conçu par l’architecte Léon Stynen dans un style moderniste emblématique de l’après-guerre, il est classé monument protégé depuis 1998 et demeure l’un des grands repères architecturaux de la côte belge.
Depuis 1898, Ostende accueille également le célèbre Bal du Rat Mort, un bal masqué et costumé créé dans les milieux artistiques de la ville. Organisé à des fins philanthropiques, il perpétue une tradition unique mêlant élégance, créativité et engagement caritatif.
La ville a aussi marqué l’histoire de la musique grâce à Marvin Gaye, qui séjourna à Ostende en 1981. C’est durant cette période belge qu’il trouva l’inspiration pour Sexual Healing, le titre qui signa son retour triomphal sur la scène internationale. Le clip de la chanson fut également tourné au Casino-Kursaal.
Entre patrimoine royal, horizon marin et création artistique, Ostende continue d’inspirer les artistes. James Ensor, figure majeure de l’art belge, y vécut et y développa une œuvre profondément liée à l’atmosphère de la ville. Aujourd’hui, le Mu.ZEE célèbre cet héritage à travers une importante collection consacrée aux arts visuels belges de 1860 à nos jours, avec notamment des œuvres d’Ensor et des grands noms de l’art moderne belge.
Les origines du Bal Rat Mort : une nuit parisienne devenue légende à Ostende
Le Bal Rat Mort est né d’une rencontre entre deux villes, deux atmosphères et deux visions de la fête : le Paris artistique de la Belle Époque et l’Ostende mondaine de la fin du XIXe siècle.
En 1896, un groupe de membres du Cercle Cœcilia d’Ostende entreprend un voyage à Paris avec l’envie de découvrir les lieux les plus vivants de la capitale. Dans le tourbillon de Montmartre, entre ateliers d’artistes, cafés bohèmes et cabarets nocturnes, les Ostendais découvrent un univers où se mêlent créativité, extravagance et liberté. Leur soirée les conduit notamment au Rat Mort, un établissement situé au 7, place Pigalle, devenu un rendez-vous apprécié des milieux artistiques et littéraires parisiens.
L’origine de son nom appartient à la mythologie des nuits parisiennes. Selon la légende, après des travaux de rénovation, l’odeur persistante des matériaux aurait inspiré à un client la remarque : "Ça sent le rat mort ici !" Si cette anecdote n’est pas attestée avec certitude, elle participe au charme irrévérencieux de ce lieu singulier, symbole d’un Paris où l’art, l’humour et la provocation faisaient partie du spectacle.
De retour à Ostende, les membres du Cercle Cœcilia souhaitent prolonger cette atmosphère festive et artistique. Avec l’impulsion de James Ensor, peintre majeur de la ville et membre actif du cercle, ils créent la "Compagnie du Rat Mort" et organisent le premier Bal du Rat Mort au Casino-Kursaal d’Ostende, le 21 février 1898. Ce bal masqué et costumé, imaginé à l’origine comme une manifestation philanthropique, devient rapidement l’un des grands événements de la saison mondaine ostendaise et un moment incontournable du carnaval local.
Au fil des décennies, le Bal Rat Mort acquiert une réputation bien au-delà des frontières belges. Il attire notamment une clientèle britannique séduite par le charme balnéaire d’Ostende et par cette célébration unique mêlant élégance, imagination et esprit carnavalesque. La diminution progressive des liaisons maritimes avec la Grande-Bretagne contribue toutefois à réduire cette présence internationale.
Plus d’un siècle après sa création, malgré plusieurs interruptions au cours de son histoire, le Bal Rat Mort demeure l’un des symboles culturels et festifs d’Ostende. Fidèle à son héritage Belle Époque, il continue de faire dialoguer l’univers fantasque de James Ensor, la mémoire des nuits parisiennes et l’art de la fête qui caractérise depuis toujours la « reine des plages ».
En 1896, Ensor décrivait déjà Ostende comme un théâtre humain fascinant :
" ... La plage est extraordinairement vivante. J'ai rencontré toute l'élégante Bruxelles et la grande foule de Gand, moins élégante, un monde varié et coloré... Des Anglaises sveltes trottinent sèchement. L'agitation est encore plus grande le dimanche à l'heure du bain : les baigneurs déambulent avec des carrures pachydermiques sur des pieds larges et plats. Les paysannes étalées et fessues glapissent. Des hommes rouillés savonnent leurs quilles crasseuses...", James Ensor, 1896.
Derrière son regard à la fois satirique et émerveillé apparaît l’esprit même du Bal Rat Mort : une célébration des contrastes, des rencontres et de cette joyeuse extravagance qui fait encore aujourd’hui l’identité de la ville.